04.05.2012

Bilal sur la route des clandestins

Quand on me demande pourquoi j'ai choisi un jour de travailler sur les migrants, il y a beaucoup d'images qui me viennent en tête, pas mal de questions et puis il y a un livre.

 

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Fabrizio Gatti. Combien y a-t-il de reporters de sa trempe en Europe ?

Sac au dos et carnet de voyage à la main, il a suivi et partagé la route des migrants qui tentent de passer clandestinement d'Afrique et Europe. 

La tête est déjà en route depuis quelques mois. L'estomac et ses peurs aussi. Mais tout départ est déterminé dans le temps et dans l'espace. Une ligne de partage entre l'avant et l'après. Et ce voyage commence devant le terminus gris de la ligne de métro. Par un après-midi qui promet de la pluie. Sous le poids gonflé des deux sacs à dos - une dizaine de kilos, quelques T-shirts, les appareils photos, les pellicules et trois cartes du Sahara, parce que chacune fournit des informations différentes concernant les pistes de là-bas.

Quant à Elle, Elle remonte en voiture après un au revoir silencieux. Elle attache sa ceinture de sécurité. Elle démarre et tourne la tête pour un dernier regard. Délicatement, Elle porte sa main droite à son coeur, à ses lèvres, à son front, d'un geste doux qui s'achève la paume grande ouverte. C'est l'adieu le plus élégant que les peuples du désert nous aient légué. Tu voudrais encore parler. Tu voudrais t'arrêter. Tu voudrais faire demi-tour.

Désormais ce n'est plus possible. 

 

Depuis le Sénégal jusqu'à la frontière libyenne, Fabrizio Gatti a cherché les rencontres, provoqué les discussions, et beaucoup écouté. Ecouté des histoires parfois belles, souvent déchirantes. Au Sénégal, au Mali, il essaie de déchiffrer à force de conversation les raisons qui poussent les migrants à l'émigration clandestine : les villes africaines, qui sont souvent un leurre pour la jeunesse (le coût de la vie fait qu'on y dépense vite ce que l'on gagne), la pêche qui rapporte moins qu'avant à cause des chalutiers au large, l'information (Ecoute, la télé satellitaire, je l'ai vue moi aussi, et les journaux, je les lis quand je peux, tu crois que je ne sais pas qu'en Europe, il y a toujours moins d'ouvriers, moins de plombiers, moins de manoeuvres. Je sais qu'en Europe je pourrai gagner 1000 euros par mois). Les autorités, dépassées par l'accroissement démographique, ne font rien pour retenir ces migrants en puissance. Mieux, elles sont souvent trop contentes de soulever le couvercle de la marmite

 

Au fil de sa remontée vers la Libye, Fabrizio Gatti dévoile les conditions de voyage de ces hommes et de ces femmes pour qui passer en Europe s'apparente souvent à la roulette russe. Ce dont ils ont rarement conscience au départ. Un des moments les plus extrêmes : la traversée d'une partie du Sahara. Avec l'arrêt surréaliste du reporter italien à un puits où il se retrouve nez à nez avec une troupe d'hommes d'AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique). Avec les images de ces camions croulant sous les bagages. De cette rencontre avec un groupe de migrants dont le camion a cassé son arbre de transmission. 154 personnes échouées depuis dix jours dans le désert.

- Personne ne passe par ici depuis des jours se plaint [le chauffeur], on a récupéré la pièce que nous a ramenée un camion de retour de Dirkou. Et cette nuit on repart, si Dieu le veut.

Elle s'appelle Véra, a une vois décidée et un physique de garçon. Elle a trente ans et porte un foulard mauve sur ses cheveux, un pantalon de toile et un débardeur.

- Tu vois, dit-elle en répétant une ritournelle déjà entendue, ça c'est l'Afrique. Si un camion tombe un panne en Europe, on téléphone à quelqu'un et une autre véhicule vient te prendre. Ici on reste dans le désert. Heureusement qu'on venait de faire provision d'eau.

- En Europe il n'y a pas de désert.

Véra fait la moue : 

- Le chauffeur a le téléphone satellitaire. Il a appelé son chef. Mais de toute façon les gens de Libye peuvent pas venir nous aider ici. (...) Je te donne mon e-mail, comme ça quand tu rentres chez toi tu m'envoies les photos avec internet.

A présent tout le monde veut écrire son e-mail. Ces jeunes n'ont plus de maison. Ils ne savent pas où ils seront dans un mois. Ce qu'ils feront. Où ils habiteront dans un an. Mais ils ont tous un e-mail. La toile, le réseau dans un an, Internet représentent pour eux la dimension stable. Le seul espace où ils peuvent avoir une adresse, laisser une trace, exister. Ces jeunes qui ont fui l'impasse de leur terre natale sont les véritables habitants du village global. Sans Internet, personne, même les êtres chers, ne saurait plus rien de leur existence.

 

Et puis Fabrizio Gatti aligne les chiffres, glanés au fil du voyage. Et on comprend la puissance des mafias pour qui le trafic d'êtres humains est tout aussi juteux que le trafic de drogue et beaucoup moins risqué - ce qui ne les empêche pas de faire les deux en même temps.

Un bâteau de pêche peut embarquer jusqu'à 350 personnes : 1500 euros par 350, ça fait 525 000 euros. (...) Il faut déduire le prix de l'embaracation. Prévoir l'achat de quelques litres de fioul. Et bien sûr défalquer le pot-de-vin destiné aux fonctionnaires corrompus. En fin de compte, la dépense ne devrait pas excéder 35 000 euros. Ce qui reste, c'est le bénéfice net : 490 000 euros. Ce qui revient à dire que chaque euro investi dans le marché des nouveaux esclaves en rapporte 1300. Un rendement de 1300 pour cent. Sur chaque voyage.

A chaque passage d'un point de contrôle, à chaque nouveau départ avec un autre moyen de transport, les intermédiaires se font un peu plus d'argent sur le dos des marchandises humaines qu'ils transportent. Pour Fabrizio Gatti, le gros avantage sur eux, et il le dit, c'est qu'avec un passeport italien il verse moins de pot de vin aux militaires et échappe au tabassage en règle.

 

Sans relâche, le journaliste croise les témoignages avec ce qu'il sait de la politique européenne d'immigration. Un des exemples les plus marquants : les accords entre la Libye de Khadafi et l'Italie de Berlusconi à un moment où le dictateur cherchait à être réintégré au sein de la communauté internationale. L'immigration clandestine comme monnaie d'échange : pour faire pression sur l'Europe, Khadafi a de temps en temps facilité le départ de dizaines de milliers de clandestins vers l'Italie. Avant de signer un accord avec Berlusconi pour accepter des clandestins renvoyés par l'Italie. Et pour faire bonne mesure, Khadafi promet de faire du chiffre et de faire la chasse aux clandestins établis sur le sol libyen. Fabrizio Gatti raconte les rafles qui avaient lieu à Tripoli. Rafles de migrants parfaitement légaux, travailleurs dûment enregistrés en Libye, entassés dans des camions et abandonnés en plein désert du Sahara, avant que les mêmes camions ne reviennent du Sahel chargés de nouveaux migrants - que serait sans cela l'économie de la capitale libyenne ? Le tout sous le regard de l'Europe, qui condamnait régulièrement l'Italie et la Libye. 

Ne pouvant passer en Libye en toute sécurité, Fabrizio Gatti revient en Tunisie par la Méditerranée et tente d'embarquer pour un passage vers l'Europe, avant de renoncer. Puis se fait enfermer à plusieurs reprise dans les centres d'accueil / camps de rétention de migrants aux portes de l'espace Schengen pour raconter de l'intérieur, sous un nom d'emprunt, les conditions de vie dans la cage. A Lampedusa, il est Bilal, kurde en provenance d'Irak, vu qu'il est un peu pâle pour être africain. Il a appris par coeur sa biographie, quelques mots de kurde et d'arabe, et se jette finalement à l'eau au large de l'île pour être repêché et transféré dans un centre où même les observateurs des Nations-Unies n'ont jamais pu voir ce qui se passe. Il y raconte les violations manifestes des droits de l'homme que les gardiens et l'administration font subir à la foule des migrants. Aujourd'hui, le centre a brûlé et ceux qui échouent à Lampedusa sont immédiatement réexpédiés en Sicile. 

Un livre dont on ne sort pas indemne. 

 

 

 

 

 

18:49 Écrit par David Méchin (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

30.04.2012

Hartal à Dhaka

Depuis une dizaine de jours, la vie quotidienne de Dhaka est perturbée par une série de hartals successifs qui ont déjà provoqué la mort de plusieurs personnes et causés plusieurs dégats matériels.

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Scène de violences à Dhaka pendant la manifestation du 24 avril

Qu'est-ce qu'un hartal me direz-vous ? Essentiellement utilisé en Asie du Sud, le terme a été inventé par Gandhi pour caractériser les manifestations anti-britanniques du début du XXe siècle, au moment du mouvement indépendantiste indien. Le hartal s'apparente à un appel à la grève générale et à la désobéissance civile, avec la fermeture des commerces, des bureaux, des écoles, des universités qui paralysent les principales villes du pays pour un jour, deux jours ou parfois plus. Un hartal au Bangladesh amène souvent à des heurts violents avec les forces de l'ordre et entre manifestants, certains s'équipant de machettes ou battes de criquet. Les ambassades déconseillent alors fortement à leurs ressortissants d'effectuer des déplacements, sauf en cas d'extrême nécessité, dans les quartiers concernés par les violences, au risque de se retrouver pris dans un mouvement de foule aux effets collatéraux imprévisibles. 

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D'habitude grouillante de monde et embouteillée en permanence, cette intersection du quartier de Gulshan 1 était ce matin, lundi 30 avril, étrangement calme et déserte en ce 2e jour de hartal.

Mais pourquoi Dhaka est-elle actuellement en proie à de tels mouvements populaires? Initiés par le  principal parti d'opposition, le Bangladesh Nationalist Party (BNP), les hartals qui secouent la ville depuis une dizaine de jours sont l'expression des représailles à l'encontre du gouvernement, dirigé par la Ligue Awami, suite à la disparition d'un membre du BNP le 17 avril dernier à Dhaka. M. Ilias Ali est considéré comme une figure montante de l'opposition et le BNP accuse la Ligue Awami d'être à l'origine de l'enlèvement. Alors que le gouvernement dément les accusation du BNP, ce dernier appelle les citoyens à manifester et à durcir le mouvement de protestation jusqu'à ce que le gouvernement accepte de libérer M. Elias Ali.

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Un manifestant pro-BNP pendant le hartal du 24 avril

 

A l'heure actuelle, chaque parti reste campé sur ses positions et le hartal est appelé à se poursuivre au moins jusqu'à demain, ou plus. Pendant ce temps, les arrestations d'opposants se multiplient dans la capitale, les actes de vandalisme se poursuivent et si l'on sait qu'il est déjà fait état de plusieurs morts et blessés, aucun chiffre fiable n'est communiqué jusqu'à présent.

Que faire pendant ce temps? Attendre, attendre que cela passe et que la vie reprenne son cours normal dans cette capitale de plus de 12 millions d'habitants où les hartals sont monnaie courante. Faisant face à un contexte politique et économique difficile depuis son indépendance en 1971, le Bangladesh peine encore aujourd'hui à trouver sa stabilité politique.

Quant à moi, et bien j'attends, patiemment, de pouvoir reprendre mes interviews, toutes annulées pour cause de hartal. Car la recherche c'est aussi ça, observer et savoir s'adapter au contexte dans lequel on évolue pour comprendre, un peu plus chaque jour, les passions et les traumatismes d'un pays qui se cherche encore.

 

07:54 Écrit par Alice Baillat | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook

29.04.2012

Jeudi soir, soirée discussion sur les migrants environnementaux à La Chapelle-en-Vercors

Le CPIE Vercors a de la suite dans les idées : une pièce de théâtre sur les migrants environnementaux appelle une soirée discussion sur le sujet. C'est avec plaisir que je serai dans le Vercors, cette terre d'accueil historique, jeudi soir pour partager ce que j'en sais.

 

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21:07 Écrit par David Méchin (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook